Je me sens nulle, mais je me soigne (3/3)

Dans les deux billets précédents, ici et , nous avons parlé de l’estime de soi, d’où elle vient, son importance, et ce qui s’y passe quand nous avons été victimes de violences.

Ce billet se concentre sur les pistes de solutions pour améliorer son estime de soi, quelle qu’en soit l’origine.

Cette liste n’est pas exhaustive bien sûr, et les solutions présentées ne s’excluent pas mutuellement. Cela dit il faudrait beaucoup de temps et d’énergie pour tout essayer… Le plus sage est sans doute de commencer par ce qui vous parle le plus.

Solution 1 : aller voir un psy

Je sais, je l’ai déjà écrit, et je vais le faire encore. C’est parce que recruter de l’aide qualifiée est beaucoup plus efficace qu’essayer de s’en sortir seul(e). Dans les situations les plus difficiles c’est même indispensable : votre estime de vous aura du mal à bouger sans aide extérieure.

Je sais bien qu’il peut y avoir de nombreux obstacles entre vous et une psychothérapie. Ils peuvent être financiers, ou psychologiques – par exemple cette idée erronée que nous devrions être capables de nous en sortir tout seuls (Robert, sort de ce corps !).

Ce qui peut jouer contre nous, aussi, est le fait qu’après avoir été victimes d’agressions nous ne sommes pas fans de têtes à têtes avec des inconnus. Nous craignons les huis clos, et les intrusions y compris quand elles sont « seulement » psychologiques. Etant donné notre histoire, cette anxiété est tout à fait normale.

Se faire recommander un ou une psy par quelqu’un que vous connaissez peut-être une façon de se rassurer en partie. Jouer sur le genre peut vous faciliter les choses également – suivant les cas, consulter un homme ou une femme peut sembler moins stressant.

Comme si cela ne suffisait pas, les atteintes à notre estime de nous s’y mettent aussi : la dernière chose que nous voulons, c’est de confier nos pensées les plus intimes à un étranger ou une étrangère. Nous pensons que le ou la psy va nous trouver nuls et coupables dès que nous donnerons à voir notre vrai nous. Nous avons peur de la désapprobation dans leurs yeux, voire de leur mépris.

Pour certains d’entre nous, il faut d’abord épuiser toutes les autres voies de recours avant d’arriver en psychothérapie, toutes les autres solutions possibles…dans ce cas, essayez les autres options puis revenez à celle-ci quand vous êtes prêt(e)s…

Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai vu plusieurs psys dans ma vie, et qu’aucun(e) n’a eu de comportement inapproprié, ou ne s’est montré intrusif ou intrusive.

On se moque des psys qui ne font qu’écouter leurs patients, et c’est en partie exagéré, mais il y a un fond de vérité là-dedans : en laissant venir ce que vous voulez dire, le psy fait fait justement attention à ne pas causer de mini intrusions.

La réalité aussi, c’est qu’une bonne psy ne ressentira pas de désapprobation ou de mépris. Cela fait partie de sa formation, de sa posture de base. Il ou elle vous trouvera juste normal(e), avec cependant une estime de soi à remettre sur pied. Et il, ou elle, va s’atteler à comprendre avec vous d’où cela vient et ce que vous pouvez faire pour réparer tout ça.

En chemin, vous découvrirez peut-être qu’il y a d’autres problèmes à régler. Et vous tenterez, en équipe, de les résoudre aussi. Voilà ce qui va se passer vraiment.

Solution 2 : rejoindre un groupe de parole

Un groupe de parole permet de se réunir à plusieurs à intervalles réguliers pour partager ses expériences. Le point commun entre les membres du groupe peut être un symptôme, comme le groupe d’Arthur qui s’adresse aux personnes qui entendent des voix. Il existe également des groupes de parole pour les personnes qui souffrent d’addictions, de troubles alimentaires, de dépression…

Le point commun entre les membres du groupe peut être plutôt une expérience traumatique commune, comme les groupes de paroles pour ceux et celles qui ont été victimes d’incestes, de viol, de violence conjugale ou de harcèlement.

Que le groupe de parole ait pour point de départ un symptôme, ou une expérience commune, ne veut pas dire que les discussions seront centrées sur ce thème uniquement. Des personnes dépendantes à l’alcool, peuvent passer une ou plusieurs séances à parler d’estime de soi. Un groupe constitué de victimes de harcèlement, peut dédier une partie de ses discussions à la difficile gestion de leurs émotions. Pour autant, on n’y parlera pas de tout et de n’importe quoi : cela reste centré sur des difficultés émotionnelles ou psychologiques, sur leurs causes, et sur les étapes et succès sur le chemin de la reconstruction.

Un groupe de parole a toujours au moins un modérateur, ou facilitateur, qui pose le cadre des discussions, les règles à respecter, et peut lancer les discussions autour d’une thématique particulière. Ce modérateur ou modératrice peut faire partie du personnel de santé, être un psychologue ou psychiatre, ou un bénévole avec un bon niveau de connaissance du sujet.

Pour ceux qui souffrent d’un déficit d’estime de soi, le groupe peut sembler a priori encore plus anxiogène qu’une psychothérapie individuelle.

Mais cela peut être aussi, d’une certaine façon, rassurant : d’abord, on évite d’être seul avec quelqu’un, ce qui pour certain(e)s d’entre nous est un vrai problème. Et puis l’attention n’est pas portée seulement sur nous ; et écouter ce que d’autres ressentent et vivent est libérateur : on se rend compte qu’on n’est pas bizarre, et on se sent beaucoup moins seul(e).

Partager ce que nous ressentons avec d’autres personnes qui ont vécu la même chose que nous peut être aussi incroyablement thérapeutique ; cela permet de rompre l’isolement en ressentant l’empathie des autres, de normaliser nos expériences. Et il est difficile de se sentir jugés par ceux qui ont les mêmes soucis que nous…

Je n’ai pas fait partie d’un groupe de parole en tant que patiente, mais c’est un de mes regrets. J’en ai facilité et vus quelques un en addictologie. L’empathie, la compréhension, et la solidarité que peuvent montrer ces groupes sont assez impressionnantes.

Si vous êtes tenté(e) par un groupe de parole, vous pouvez en chercher dans votre région à partir de votre moteur de recherche favori. Il en existe au sein des hôpitaux, des associations, de certaines fondations ou structures de santé spécialisées.

Solution N° 3 : créer de la distance entre votre critique interne, et vous

Vous vous rappeler de Robert, mon critique interne ? Si nous nous nous étions rencontrés quand j’étais une jeune adulte, au siècle dernier, je ne vous aurais pas parlé de lui. Il n’y avait pas de Robert :  pour moi ces critiques dans ma tête étaient LA VERITE.

J’ai appris petit à petit que Robert n’est qu’une partie de moi, et que je peux lui opposez d’autres parties de moi. C’est ce qui m’a permis de le ramener à des proportions plus raisonnables.

Malheureusement, c’est un cheminement qui peut être assez long. C’est bien pour cela qu’il faut commencer tout de suite.

Niveau débutant : interviewez votre critique interne

Parfois, comme pour Clara, notre critique interne n’a pas besoin qu’on lui tende un micro : il tient le devant de la scène, tout le temps, et il ne fait que parler, parler, parler.

Parfois il est un peu comme le système d’exploitation d’un ordinateur : il fonctionne en arrière-plan, dictant nos choix et nos humeurs, mais sans que nous nous en rendions compte vraiment.

Dans tous les cas, si nous avons une estime de nous qui laisse à désirer, nous n’avons aucune envie de l’écouter. Nous mettons plutôt en place des stratégies pour éviter d’entendre ces messages, nous absorber dans un peu n’importe quoi du moment que nous ne nous retrouvons pas en face de ces critiques.

Certains pensent même que les addictions existent spécifiquement pour cette raison : éviter une conversation avec cette partie de nous qui nous évalue. Parce que c’est tellement, tellement dur quand cette évaluation est constamment négative…

Et pourtant, courage, c’est bien ce qu’il faut faire. Prendre un stylo et un papier, poser des questions comme si c’était quelqu’un d’autre, et noter ce qu’il/elle raconte. Qu’est ce que tu penses de moi ? Qu’est ce que tu penses de mon comportement dans cette situation ? Quelles sont mes qualités ? Mes défauts ? Est-ce que tu penses que quelqu’un peut m’aimer ? Que je mérite d’être heureux / heureuse ?  Comment tu voudrais que je sois pour que tu me juges acceptable ? Qu’est ce que tu viens de dire, là ?

Cette première étape est importante, puisque nous ne pouvons changer que ce dont nous sommes conscients.  Tous les grands sages vous le confirmeront : en matière de santé émotionnelle, quand on se rend compte d’un problème, c’est qu’il est déjà à moitié résolu.

Ensuite, parce qu’avec un peu de chance, votre critique interne va vous sortir un tel tissu d’inepties que vous ne pourrez que les remettre en question. Tant que cela reste confus, en partie caché, dans le fond du placard, cela peut paraître juste. Mais avec des mots clairs, cela a l’air précisément de ce que c’est : n’importe quoi.

N’importe quel questionnement, n’importe quelle remise en cause même petite, est un pas dans la bonne direction pour prendre vos distances avec ce qui est peut-être encore pour vous LA VERITE (mais qui ne l’est pas !).

Je me rappelle très bien du jour ou mon Robert a scié la première grosse branche sur laquelle il était assis : avec son autorité et son aplomb habituel, il m’a sifflé « de toutes façons tu n’es pas capable d’aimer quelqu’un, tu fais semblant ».

Or, cela faisait déjà un certain temps que j’étais mère, et j’étais régulièrement submergée d’amour pour mon bébé. L’intervention de Robert m’a laissée sans voix, avec l’idée très nouvelle, et très nette, que le gars débloquait complétement. Ce fut le début de la fin.

Niveau intermédiaire : faites un pas de côté

Non seulement votre critique interne n’est pas LA VERITE, mais il n’est pas non plus vous, ou l’opinion que vous avez de vous. Il est seulement une partie de vous, une partie très largement inspirée des gens qui vous ont entouré. Si ces gens étaient jaloux, narcissiques ou agressifs, alors votre critique interne sera à la fois toxique et à côté de la plaque.

Alors allons-y :

  • Votre critique a-t-elle un genre ? Pour certains c’est très clairement un homme, ou une femme. Dans mon cas, c’est une combinaison des deux genres. Et oui, Robert est hermaphrodite.
  • Quel nom pourriez-vous donner à votre critique interne ? Si le nom qui vous vient est ridicule, c’est parfait. Si ce qui vous vient c’est Dark Vador, ou Lord Voldemort, ça marche aussi, du moment que ce n’est pas vous (ces deux là sont très puissants mais rappelez vous : ils perdent à la fin…). Si c’est le nom d’une vraie personne qui vous vient, pas de problème, allons-y pour tante Berthe.
  • A quoi ressemble votre critique interne ? A une personne blafarde sans nez ? Un dragon ? Un lapin tueur ? Un serpent ? Tante Berthe ? Un blob visqueux ? Vous pouvez même le représenter en vrai, en dessin, collage, pâte à sel, ou au crochet si vous avez des compétences artistiques.
  • Votre critique interne a-t-il des moments ou circonstances favorites ? Cela peut être dès que vous vous mettez en avant (sur le mode ‘tu te prends pour qui ? »). Mais il peut aussi camper devant le miroir, prêt à dégainer dès que votre reflet apparaît. Celui de Clara traîne autour des relations sociales et du travail. Il peut aussi attaquer tout ce qui relève de l’intelligence et de la culture.

Parfois, notre critique interne semble être partout, mais il est alors souvent possible de trouver un endroit où il n’est pas. Mon critique interne est toujours resté muet dans deux domaines : mon apparence physique, et mes performances scolaires. A part ça, je pense qu’il était bien partout.

Toutes ces réflexions vont vous aider à faire un pas de côté, à voir que votre critique interne ne se confond pas avec vous. Il n’a peut-être pas le même genre, âge, ou nom que vous. Il a peut-être une autre apparence, et il n’est pas partout où vous êtes. C’est, en somme, une sorte de personnage qui vit dans votre tête, mais pas vous.

Niveau confirmé : confrontez votre critique interne

Si vous entamez une thérapie, votre psy pourrait vous demander d’imaginer que votre critique interne est assis sur une chaise en face de vous, et d’entamer le dialogue. Vous pouvez aussi faire cet exercice tout(e) seul(e) si vous ne trouvez pas la situation trop menaçante sans une aide qualifiée.

Dans un premier temps, ce que vous obtiendrez sans doute, c’est un critique interne en pleine forme, péremptoire et énergique, et vous en face complétement effondré et d’accord avec lui.

C’est normal. On n’attend pas autre chose au début de ce travail.

Mais avec le temps, vous aurez des petits moments de lucidité: ce critique ressemble quand même beaucoup à tante Berthe (que vous pouvez avoir identifié entre-temps comme une con…sse). Il dit de temps en temps des énormités. Ou bien il est resté coincé dans une faille de l’espace-temps (du genre les femmes sont les seules responsables des enfants). Vous pourriez bien vous montrer de plus en plus sceptiques.

Une autre stratégie est d’aller chercher l’avis de quelqu’un d’autre, professionnel ou non. Choisissez quand même quelqu’un qui vous veut du bien. En particulier, cela va de soi, il faut éviter d’aller voir les personnes qui portent régulièrement atteinte à votre estime de vous.

Vous n’avez pas besoin de retracer tout l’historique ou de parler de votre critique interne. Je ne sais pas trop comment vos proches réagiraient s’ils vous voyaient engueuler un dragon en crochet prénommé Berthe ! Mais il suffit parfois d’une question bien placée pour que la personne que vous allez voir confronte Berthe sans le savoir…

Pour revenir à ma conversation avec Robert sur ma capacité d’aimer, mon critique interne préféré était revenu avec cette adaptation bien pensée : d’accord, j’étais capable d’aimer un bébé potelé. Mais je n’étais pas capable d’aimer quelqu’un d’autre. Aha !

Dans le doute j’étais allée poser la question au père du bébé en question : j’avais parfois eu l’impression de ne pas savoir aimer. Qu’est-ce qu’il pensait de ça ? J’ai senti au contenu, et au ton de sa réponse, que c’était bien Robert qui débloquait complétement. Je vous assure que sur ce sujet, je n’ai plus rien entendu de Robert. Malheureusement, il avait plein d’autre chose à dire…mais je savais qu’il était possible de lui tenir tête.

Les critiques internes dysfonctionnels se nourrissent du secret et grandissent dans le noir. Je sais que c’est sans doute la dernière chose que vous avez envie de faire, mais exposez-les à la lumière, aux autres et ils se ratatinent. Je vous assure que c’est possible, et que cela marche.

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